Les soirées littéraires
 

Quand j'étais enfant j'aimais m'isoler dans le grenier de mes grand-parents; il était situé au dessus du garage de mon grand-père ; il y régnait des odeurs d'essence et de poussière. Je me souviens qu'il était encombré par une multitude d'objets insolites;on y trouvait pêle-mêle une collection de dents, des cannes épées,un électrophone à manivelle,des culottes sans fond qui me laissaient perplexe... un sommier renversé sur lequel j'ai navigué des heures durant à la barre d'un vieux rouet vermoulu ...Les années ont passé, il me reste de cette époque, un livre ayant appartenu à mon arrière grand père nommé "les soirées littéraires". C'est en fait,un magasine hebdomadaire relié, à l'élaboration duquel beaucoup d 'artistes et d'écrivains aujourd'hui célèbres ont participé.

La Salpétrière

Les expériences du docteur Charcot, père de la psychanalyse moderne, racontées par C.Valmont

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Tous les parisiens connaissent, près du jardin des plantes et de la gare d'orléan, cet hospice immense, sur la porte duquel on a inscrit le nom d'hospice de la vieillesse. Mais l'usage lui a conservé celui de Salpêtrière et c'est sous ce titre que nous en parlerons.

Il sert à la fois de retraite pour les personnes agées, d'asile pour les alienées et d'hospice pour les personnes atteintes d'affections nerveuses

C'est dans ce milieu étrange que s'accomplissent journellement des faits qui eussent fait, à un autre âge, brûler vifs leurs auteurs, convaincus de sorcellerie et de pacte avec le démon, que nous allons rapidement conduire nos lecteurs.

C'est une véritable petite ville qui renferme plus de 5000 habitantes, groupées par rues et quartiers, dont quelques-uns portent les noms des anciens médecins de la maison tels que Pinel, Escquirol, ect... Il serait interessant et pittoresque de décrire la physionomie et les moeurs de cette population variée qui, tout en étant isolée du monde, en a conservé les sentiments et les passions.

Mais aujourd'hui nous ne nous occuperons que des sujets qui ont servi au professeur Charcot à poursuivre ses belles études sur le magnétisme et l'hypnotisme qui ont inspiré tant de reflexions anxieuses aussi bien dans le monde de la médecine que dans celui de la justice et sur lesquelles se sont élevées de palpitantes contreverses qui ont fait le sujet de nombreux ouvrages

Grâce à sa réputation, le Docteur Charcot attire dans son service les personnes les plus nerveuses de tout le continent.

Vous devez penser si ces salles fourmillent de crises de nerfs fréquentes et répétées.aussi en a-t-il profité pour étudier toutes les manifestations nerveuses qui se produisent chez un grand nombre de sujets féminins et principalement chez les personnes hystériques.

Sous l'influence de l'hypnotisme on peut comme nous l'avons déjà indiqué, provoquer trois états differents , la catalepsie, la léthargie, le somnambulisme.

Nous les avons récemment passé en revue sous leur forme artificielle; mais il n'est pas rare de voir ces états se produire spontannément, surtout à la fin des crises.

Il suffit de suivre une visite du docteur Charcot pour voir une ou plusieurs de ces crises se dérouler dans toutes leurs phases.Nous en avons fait reproduire quelques unes par de fidèles croquis et nous croyons satisfaire nos lecteurs en leur soumettant ces diverses poses exprimant chacune un sentiment different.

Au début les malades perdent connaissance, poussent un cri et sont pris de convulsions. Les bras se croisant et se décroisant(fig 1) frappent le devant de la poitrine avec une extrême violence, les jambes s'allongent et se plient avec une grande rapidité.

Certains malades ont de véritables accès de rage, crient, se démènent, cherchent à arracher les cheveux, à mordre les personnes qui les entourent; d'autres se livrent à de véritables contorsions.

A la suite de ces mouvements se produit une période de délire que monsieur Charcot à appelé la période des attitudes passionnelles ou des poses plastiques.

La malade devient alors la proie d'hallucinations qui la ravissent ou la terrifient: elle se livre à une mimique des plus expressives, dont nos croquis donnent une série d'exemples.

Sa conscience disparaît, la spontanéité de la pensée est supprimée et le sujet devient dans toute la force du terme un automate soumis à la volonté, au caprice de l'expérimentateur.

Il suffit au docteur Charcot de lui inspirer la pensée de l'approche d'un animal féroce pour qu'aussitôt sa figure se contracte, ses membres se replient sur eux même et l'ensemble de ses gestes et de sa physionomie, représenté par notre fig 2 exprime le sentiment de terreur le plus profond.

L'hypnotisme agit peu sur l'intelligence et à la façon de certains toxiques. L'état provoqué chez les sujets se rapproche beaucoup de celui déterminé par un commencement d'ivresse.

Etant en quelques distraites du monde extérieur, les malheureuses hypnotisées perdent en effet les sentiments de réserve et de dissimulation que leur inspire inconsciemment le milieu dans lequel elles vivent d'habitude. Alors leurs penchants, leurs instincts, leurs tendances, bonnes ou mauvaises n'étant plus contenus, se développent avec la plus sincère ingénuité et se montrent complètement aux yeux de tous.

M Charcot n'a qu'à suggerer au sujet la pensée d'un sentiment tendre et affectueux, aussitôt un changement subit s'opère dans sa physionomie , sa posture et ses gestes se mettent en harmonie avec ses idées riantes. Un sourire de satisfaction s'épanouit sur son visage et nous avons le tableau représenté par notre croquis (fig3) A côté de la suggestion par la parole ou suggestion verbale, il y a aussi la suggestion par le geste. Mais ce moyen est inférieur et réussit principalement chez les sujets entraînés par de fréquentes séances et dont la passivité est devenue absolue.

On arrive par le seul geste et sans prononcer une parole à donner des ordres; on oblige le patient à marcher, à suivre l'expérimentateur ou une personne désignée, on l'attire vers soi, on la fait mettre à genoux, ect. On dirige l'index vers un chapeau, la malade le prend. On élève ensuite l'index vers sa tête, elle la couvre du chapeau. On pourrait aussi bien lui faire prendre un objet dans la poche de quelqu'un. Si le doigt indique un chemin à prendre, le sujet le suit aussitôt, mais ensuite, s'abaissant vers le sol , on semble montrer qu'il s'y trouve un obstacle, un précipice, il s'arrête éffrayé, il a compris par le geste et sans la parole.(fig)

Bien qu'on ait vu des sujets deviner avec une étonnante perspicacité la signification du plus léger mouvement des doigts, des lèvres ou des yeux, ce procédé manque de précision et agit le plus souvent sur le sujet par son caractère expressif. Mais la suggestion du geste peut acquérir une précision et une force intense lorsqu'elle vient complèter une suggestion verbale. Si on évoque dans l'esprit du patient une image motrice, la sensation sera toujours inférieure à celle qu'on donne au sujet en éxécutant soi-même ce mouvement devant ses yeux.

On a observe chez les hypnotisées de la Salpêtrière, non seulement des rêves analogues au rêve psychologique mais de véritables accès de délire.

M le docteur Charcot possède parmi ses patientes une jeune fille qu'il a souvent hypnotise sans avoir pu jamais se maintenir en rapport avec elle et qui se montrait indifferente aux suggestions qu'on pouvait lui inspirer en dehors d'un certain ordre d'idées. A peine endormie, elle se mettait à rêver, se figurait qu'elle était devenue une reine, qu'elle était entourée de sujets à commander et joignant le geste à la parole, elle se mettait à donner des instructions qu'elle ordonnait énergiquement d'executer comme le représente la figure 5.

M Charcot pouvait intervenir par suggestion, dans cette direction d'idées, mais dans toute autre, ses tentatives restaient infructueuses

Si on l'abandonnait à elle-même, son rêve continuait à dérouler ses péripéties et la malade à son réveil le racontait non seulement avec les particularités suggérées mais avec celles qui s'étaient spontanémént développées dans son cerveau.

Une autre jeune fille d'une instruction plus complète à qui on avait dicté une page d'écriture en ayant soin de lui ôter, à mesure qu'elle écrivait, les papiers placés devant elle, ponctuait et relisait imperturbablement le texte entier, n'ayant à la main qu'une feuille blanche qu'elle croyait très fermement revêtue de son écriture.

Comme nous le disions plus haut, un certain nombre de sujets conservent encore assez de volonté pour s'efforcer de résister aux injonctions et aux suggestions de l'opérateur. Il y a des malades auxquels on n'arrive à faire accomplir certains actes qu'avec difficulté et d'autres qui s'y refusent obstinément. Ainsi en placant les mains d'une hysterique de la Salpêtrière dans l'attitude de la prière, elle tombait d'elle-même à genoux et se mettait aussitôt en oraison, comme le représente notre croquis 6. Mais si on voulait lui suggerer l'idée de lire, il était impossible de l'obtenir d'elle, bien qu'elle vît parfaitement,; c'est ce qui prouve que la personnalité morale subsiste encore à un certain degré chez quelques hypnotisées. M le docteur Charcot nous dit qu'après un certain nombre de séances répétées qui aboutissent à un véritable entrainement du sujet, il parviendra à vaincre cette force de résistance, mais il faut pour celà déployer de l'énérgie et de la perseverance. Ce sont là, il est vrai , des sujets exceptionnels car la grande majorité est dominée par lui de la façon la plus absolue.

Il est des cas ou une seconde suggestion, conséquence de la première, prend naissance dans l'intelligence même du sujet; il se suggère lui-même.

Ainsi une autre malade , au sortir d'une phase de léthargie profonde, qui n'avait duré que cinq ou six minutes, s'imaginait qu'elle avait dormi plusieurs heures. Nous favorisons cette illusion en lui affirmant qu'il est deux heures de l'après midi: il était réellement neuf heures du matin. A cette nouvelle la malade ressent la faim la plus vive, et nous supplie de la laisser partir pour aller manger.

C'est là une sorte d'hallucination organique que la malade s'est suggerée elle-même. Ajoutons que cette faim imaginaire fut facilement apaisée par un repas également imaginaire. On fit apparaître par suggestion sur un coin de table une assiette de gâteaux que la malade dévora; au bout de cinq minutes, elle n'avait plus ni faim ni appétit.

Phénomène encore plus surprenant, M Charcot et ses élèves ont produit fréquement chez les hypnotiques des brûlures par suggestion, l'idée de brûlure ne produit pas son effet instantanément mais après quelques heures d'incubation. On est à se demander si toutes les fonctions organiques peuvent être ainsi modifiées par suggestion...

Ainsi M Focachon, pharmacien à Charmes, a posé des vésicatoires par suggestion au moyen de l'application d'un timbre poste que le patient croyait être le vésicatoire véritable. Sous l'influence de la suggestion, l'épiderme subit léeffet habituel du gonflement ect. Ce cas fut constaté par plusieurs médecins et des photographies de ce singulier vésicatoire furent prises le29 juin 1885.

Ce cas n'est pas nouveau puisqu'on a retrouvé dans un journal de médecine publié en 1840, l'exemple d'un vésicatoire obyenu en appliquant sur la peau saine un morceau de papier sur lequel le docteur italien, Prejalmini, auteur de la suggestion avait simplement écrit son ordonance.

De même on a frequemment obtenu des sueurs de sang. Le docteur Bourrut de Rochefort endort un homme et trace son nom sur ses deux avant-bras avec l'extrémité non taillée d'un crayon, en lui suggerant la commande suivante:«Ce soir à quatre heures tu t'endormiras et tu saigneras aux bras sur les lignes que je viens de tracer.» A l'heure fixée, le sujet s'endormit. Bientôt les caractères se déssinèrent en relief et en rouge vif sur le fond pâle de la peau et même des gouttelettes de sang perlèrent sur plusieurs endroits. Plus tard le même homme dans des attaques spontanées d'hystérie, se donnait à voix haute l'ordre de saigner au bras et quelques temps après les hémorragies se produisaient.

Ces curieux phénomènes rappellent et expliquent les stygmates sanguinolents qu'on a observés à plusieurs reprises chez les extatiques religieux pendant qu'ils représentaient des scènes de crucifiement.

Nous n'en finirions pas si nous voulions citer les cas extremement curieux de l'effet des médicaments opérant à distance et sans mêmen que le patient ait eu connaissance de leur présence, comme s'il les avait absorbés, mais nous devons nous borner dans cette esquisse déjà longue d'autant plus que ces observations rentrent quelque peu dans le domaine de la médecine.

Nous sommes obligés , enfin, de borner nos citations, pour ne pas entraîner le lecteur dans l'exposition de cas tellement nombreux que le cadre de cette simple conversation familière ne pourrait suffire, et tellement étranges que tous ne peuvent être rapportés ici, force nous est de renvoyer le lecteur aux ouvrages spéciaux.

Terminons notre visite à la salpêtrière, dans cet asile du Paris qui souffre, par le récit d'une dernière expérience ,qui, sans avoir eu M le docteur Charcot pou auteur, n'en marque pas moins la puissance suggestive de l'opérateur.

Une jeune fille hypnotisée est dans une salle et l'expérimentateur placé dans une autre, assez éloignée de la première, lui suggère à distance qu'elle est mère et que son enfant lui a été volé. Aussitôt la voilà passant par toutes les phases du désespoir. Elle se tord les bras, se jette à genoux, se lamente, se frappe la poitrine suppliant les personnes présentes de l'aider à retrouver son enfant, à découvrir le ravisseur dont elle veut se venger. Cette scène fut jouée avec une intensité d'expressions et un réalisme de mouvements qui ne laissa pas de nous impressionner vivement et qui aurait, dans un théâtre produit sur le public; l'effet le plus touchant. Il est douteux que la plus habile tragédienne ait pu peindre avec une telle perfection des sentiments que le sujet rendait d'autant mieux qu'il les sentait réellement.Après un moment d'accalmie de son désespoir que notre dessinateur a cherché à reproduire (fig 7) il lui fut suggeré que le voleur de son enfant était un garçon de service qui entrait en ce moment dans la salle. Instantanément son bras et ses regards de projetèrent à la fois dans la direction du ravisseur imaginaire avec une énergie toute mécanique; "c'est lui" s'écria-t-elle(fig 8), et, bondissant vers le nouveau venu avec une force indescriptible, elle voulait le mordre et lui arracher les yeux. A grand peine nous pûmes la maintenir, ses forces étaient décuplées, elle poussait des cris déchirants et nous dûmes prier l'expérimentateur de faire cesser l'expérience, ce qui eût lieu par le seul acte de la pensée.

A son réveil, elle n'avait conservé aucun souvenir de tout ce qui venait de se passer, mais elle était en proie à un abattement complet résultant de l'effort surhumain qui venait d'être imposé à son système nerveux.

Et tous les jours la salpêtrière offre des spectacle semblables d'où le penseur et l'observateur philosophe reviennent dans un véritable ahurissement d'esprit, de demandant où peuvent mener l'étude de ces phénomènes inexplicables qui boulversent en nous les notions acquises du jugement et de la responsabilité morale.

Les conséquences de ces observations sont tellement effrayantes que c'est à peine si on ose les envisager, et cependant il y a là des faits indéniables et dont l'étude s'impose à tout homme soucieux de peser la valeur des actes et des caractères

Peut-on nier que ce soit là un sujet passionnant et qu'après avoir lu avec curiosité quelques observations on ait le désir de faire dans cette voie des investigations plus sérieuses? Nous avons vu la preuve de l'intérêt qui s'attache à ces études dans les lettres que nous ont attirées les quelques articles, forcement très sommaires, que nous avons consacrés à ce sujet palpitant. Et c'est avec plaisir que nous nous sommes chargés d'envoyer à quelques lecteurs curieux de s'instruire, les ouvrages qui peuvent le mieux renseigner sur ces mystérieux phénomènes et préparer une étude plus approfondie du magnétisme et de l'hypnotisme.

Quoi de plus troublant ,en effet, que de penser que certains de ces phénomènes peuvent s'accomplir autour de nous et qu'ils peuvent former la base des jugements que nous portons sur quelqu'un, un ami, un parent que nous croyons parfaitement responsable de ses actes. Il est possible en effet de suggerer non seulement des sujets après le réveil, mais encore des personnes qui n'ont jamais été hypnotisées. Ces dernière expériences ont ému les philosophes; elles ont soulevé de leur part des doutes et des inquiétudes. On a admis facilement les suggestions chez les hypnotisées; car ce sont des malades: mais comment comprendre qu'on suggestionne des individus éveillés, sans hypnotisme, et cela par des moyens d'actions tels que nous exerçons journellement les uns sur les autres? Les individus suggestibles à l'état de veille sont-ils donc sujets dans leur vie ordinaire à subir automatiquement l'influence des autres individus? Sont-ce des esprits faibles? Quel est leur état physique et moral? En quoi consiste leur état de veille? Quelle est la limite précise où s'arrête la responsabilité de leurs actes.

Ce texte écrit en 1889 vous inspire des réflexions? N'hésitez pas à m'en faire part, vous pouvez utiliser le courrier électronique .